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Du couple conjugal au couple parental : comment gérer la transition ?

  • 25 mars
  • 10 min de lecture

L'arrivée d'un enfant est souvent décrite comme l'un des plus beaux moments de notre vie. Et pourtant, dans le silence des nuits trop courtes et des journées trop pleines, beaucoup de couples se regardent sans plus se reconnaître. Derrière les jolies photos et les messages de félicitations, se joue une transformation profonde, silencieuse, souvent déstabilisante pour les nouveaux parents : la métamorphose du couple conjugal en couple parental. Ce passage n'est pas une simple addition : un bébé qui s'installe en plus du duo. Non. C'est une reconfiguration identitaire, relationnelle et intime qui touche chacun des partenaires individuellement, et donc, la relation dans son ensemble. Cliniquement, on parle d'une transition normative majeure : un bouleversement attendu, prévisible, mais pour lequel la plupart des couples ne sont ni préparés, ni accompagnés. En tant que thérapeute de couple et sexologue, spécialisée en périnatalité, je reçois très régulièrement des couples qui viennent consulter avec un sentiment de détresse, voir de culpabilité : "On s'aimait avant, mais qu'est-ce qui se passe ?". Ce que ces couples vivent n'est pas un échec. C'est le signe qu'ils sont en train de traverser l'une des transitions les plus intenses de l'existence humaine - et qu'ils ont besoin d'outils pour la traverser ensemble. Dans cet article, je vous propose une lecture à la fois scientifique, clinique mais aussi très concrète de cette transition, pour comprendre ce qui se joue, et pour y naviguer avec plus de conscience. I. La parentalité comme crise développementale : ce que la recherche nous dit


Le sociologue américain E.E LeMasters fut l'un des premiers, dès 1957, à documenter la parentalité comme une expérience de crise pour le couple - une observation qui allait ouvrir plusieurs décennies de recherche sur la transition conjugale vers la parentalité. Dans leurs travaux sur les couples, John et Julie Gottman ont montré qu'une majorité de couples rapporte une baisse significative de la satisfaction conjugale dans les premières années suivant la naissance du premier enfant - une donnée qui, loin d'être marginale, constitue l'un des résultats les plus robustes de la recherche en psychologie relationnelle. Cette baisse n'est pas anecdotique : elle peut constituer le point de départ d'une érosion durable de la relation si elle n'est pas identifiée et prise en charge. À l'inverse, les couples qui maintiennent et ou renforcent leur lien conjugal après la naissance partagent des caractéristiques communes : une amitié conjugale solide, une gestion constructive des conflits, et surtout une capacité à maintenir une culture de couple distincte de la culture familiale. Ce que la recherche nous apprend est essentiel : la difficulté est normale. L'absence de difficulté, elle, l'est beaucoup moins. Ce qui différencie les couples qui s'en sortent bien n'est pas l'absence de tensions, c'est la façon dont ils vont traverser ces tensions. II. Ce qui change concrètement, ou le choc des réalités


La réorganisation du temps et de l'espace psychique

Avant l'enfant, le couple existe dans un espace relationnel dyadique : deux personnes, deux univers intérieurs qui se rencontrent, se nourrissent, se confrontent. L'arrivée d'un bébé introduit un tiers absolu, dont les besoins sont urgents, constants et non négociables. Ce qui se passe alors est moins visible que l'organisation logistique : l'espace psychique de chacun est réorganisé de force. La mère, en particulier, vit ce que la psychanalyste Monique Bydlowski a décrit comme la transparence psychique de la grossesse. Autrement dit, c'est un état de perméabilité accrue aux émotions, aux souvenirs et à l'inconscient. Cet état se prolonge souvent bien au-delà de l'accouchement. La femme se retrouve traversée par sa nouvelle identité maternelle, parfois au point que son identité de femme et de partenaire peut s'effacer temporairement. Le père, ou le co-parent, de son côté peut vivre un sentiment paradoxal : il est présent, mais se sent parfois exclu de la dyade mère-bébé, sans pour autant savoir nommer ce qu'il ressent ni comment s'y positionner. L'asymétrie des vécus L'un des facteurs de tension les plus fréquents - et dont on discute le moins - est l'asymétrie des expériences entre les deux partenaires. La personne qui accouche traverse une transformation corporelle, hormonale et identitaire sans équivalent. Elle peut se sentir à la fois surpuissante et terriblement vulnérable, omniprésente pour son bébé et absente d'elle-même. L'autre partenaire, lui, a souvent repris le travail rapidement (oui, un mois c'est rapide). Il observe la transformation de la personne qu'il aime, sans toujours avoir les mots ou les outils pour y accéder. Il peut percevoir une demande implicite d'être présent d'une nouvelle façon, sans que cette façon lui soit clairement définie. Ces deux réalités viennent co-exister, mais elles ne se parlent pas toujours. Et c'est dans ce silence que s'installe progressivement celui qu'on craint tant dans un couple : la distance. La charge mentale et le ressentiment silencieux La charge mentale - la fameuse ! - ne désigne pas uniquement la répartition des tâches. Elle désigne la charge cognitive et émotionnelle invisible : anticiper, planifier, mémoriser, coordonner. Dans la majorité des couples hétérosexuels, cette charge reste encore majoritairement portée par les femmes, même lorsque les tâches dites physiques ou matérielles sont plus équilibrées (donner le bain, préparer les repas, faire la lessive, gérer les rendez-vous médicaux...). Le ressentiment qui peut en découler est rarement exprimé directement. Il se manifeste plutôt par des retraits émotionnels, des irritabilités qui paraissent inexpliquées, et une froideur relationnelle progressive. En thérapie, ce ressentiment silencieux est l'une des premières choses sur laquelle j'aide les couples, afin qu'ils puissent mettre des mots dessus. Parce qu'une fois que ce ressentiment est nommé, il peut être travaillé. Tant qu'il reste implicite, il ronge. III. L'identité en mutation : devenir parents sans cesser d'être soi


La matrescence et la patrescence Le terme matrescence, forgé par la psychiatre Dana Raphael dans les années 1970 et largement repris dans le champ clinique contemporain, désigne le processus de transformation identitaire que vit une femme lors de sa transition vers la maternité. À l'image de l'adolescence, la matrescence est une période de remaniement profond - hormonal, neurologique, psychologique - qui n'est ni linéaire, ni confortable. Moins documenté mais tout aussi réel, le concept de patrescence désigne la transformation équivalente chez le père (ou le co-parent) : une reconfiguration de l'identité, des priorités, du rapport à sa propre histoire familiale. Ce que ces deux concepts ont en commun est fondamental : on ne devient pas parent en plus de ce que nous étions. On le devient en transformation de ce que nous étions. Cette transformation peut déstabiliser profondément l'image que chacun avait de lui-même - et de son partenaire. Le miroir brisé Avant l'enfant, les partenaires se reflètent mutuellement dans un certain nombre de rôles : amant.e, complice, confident.e, projet de vie commun... L'arrivée d'un bébé fragmente ce miroir : chacun est en train de devenir quelqu'un de nouveau, que l'autre ne reconnaît pas encore totalement, et qui, en plus, ne se reconnaît pas totalement lui-même ! Cette période peut générer un sentiment de solitude à deux : on partage le même toit, le même enfant, le même lit, et pourtant on se sent étrangers l'un à l'autre. C'est souvent à ce stade que les couples commencent à consulter. IV. La vie intime et sexuelle : le grand impensé du post-partum


La désynchronisation des désirs


La sexualité après l'accouchement est l'un des sujets les moins abordés, tout d'abord par les couples eux-mêmes mais aussi par les professionnel.les de santé. Pourtant, les répercussions sur la vie intime sont systématiques, même si elles varient considérablement d'un couple à l'autre. Ce n'est pas que le désir disparaît, c'est que tout à coup, il change de langage. Du côté de la femme qui vient d'accoucher : les modifications hormonales post-partum (chute des oestrogènes, élévation de la prolactine liée à l'allaitement si ce dernier est mis en place) induisent fréquemment une baisse du désir libidinal, une sécheresse vaginale, une hypersensibilité ou une douleur lors des rapports. À cela s'ajoute un rapport au corps profondément modifié : un corps qui a porté, accouché, parfois été suturé... Un corps qui a été parfois lourdement médicalisé (par exemple lors des césariennes ou des parcours PMA), et qui n'est pas encore un corps tout à fait familier. Pour le co-parent, le désir peut être intact. Mais lorsqu'il est soumis à une pression invisible de ne pas être manifesté justement (par peur de blesser, de paraître indélicat, de ne pas être à la hauteur...), cette retenue - pourtant bien intentionnée - peut être interprétée comme un désintérêt, un rejet, voir une infidélité potentielle. La dissociation corps - désir - identité Ce que j'observe cliniquement, c'est souvent une triple dissociation chez la femme en post-partum : son corps est occupé par le bébé (portage, allaitement, besoin de contact), son désir est mis en veille par les hormones et l'épuisement, et son identité sexuelle semble suspendue entre "mère" et "femme". Ces trois dimensions ne se réunifient pas spontanément, elles demandent du temps, de l'espace, et parfois lorsque c'est nécessaire, un accompagnement. En sexologie, l'un des modèles les plus influents pour penser le désir féminin est celui proposé par la psychiatre Rosemary Basson au début des années 2000. Ce modèle souligne que, dans certains contextes, contrairement au modèle linéaire traditionnel (désir -> excitation -> rapport), le désir féminin peut surgir en cours d'intimité, plutôt qu'en amont. Ce modèle est particulièrement pertinent en post-partum, où le désir spontané est souvent absent, mais où une excitation peut émerger si les conditions de sécurité, de douceur et de connexion émotionnelle sont réunies. Cela a une implication concrète pour les couples : attendre que le désir revienne "tout seul" comme avant peut s'avérer long et décourageant. Créer des conditions propices à la reconnexion physique progressive, sans pression de performance, est souvent plus efficace. V. Les pièges relationnels les plus fréquents


Ce ne sont pas les difficultés qui abîment le couple. Ce sont les stratégies invisibles que nous mettons en place pour y faire face.

Piège n°1 : la parentification de la relation


En devenant parents, certains couples cessent d'exister pour eux-mêmes. Toute l'énergie relationnelle est redirigée vers l'enfant. Ils ne se parlent plus qu'en tant que "papa" et "maman". Ils organisent leurs journées uniquement autour des besoins de l'enfant, et ils perdent progressivement la dimension conjugale de leur lien. Ce phénomène est renforcé par une injonction culturelle encore très forte : "le bébé passe en premier". Alors soyons clairs : les besoins fondamentaux du bébé passent en premier. Un nourrisson est radicalement et totalement dépendant de ses adultes de référence. Mais cela ne signifie pas que le lien conjugal doive être entièrement sacrifié. Préserver, autant que possible, une qualité minimale de lien entre les partenaires fait aussi partie de l'écologie affective dans laquelle l'enfant grandit. Ce que je dis à mes patients c'est : prendre soin de vous-même et de votre couple, c'est prendre soin de votre enfant et de votre famille. Un enfant qui grandit dans un foyer où les parents maintiennent une relation vivante, respectueuse et affectueuse bénéficie d'un environnement de sécurité émotionnelle fondamental pour son développement. Piège n°2 : la communication en mode "gestion de crise"


Fatigue, urgences logistiques, nuits courtes... la communication du couple se réduit bien souvent à une gestion opérationnelle du quotidien. Tu lui as donné le bain ? Tu as fait les courses ? Il a encore pleuré cette nuit ? Le lien émotionnel lui, n'est plus nourri. Les travaux de Gottman soulignent justement l'importance de maintenir un équilibre entre les interactions positives et négatives au sein du couple - ce qu'il appelle le magic ratio. En post-partum, cet équilibre s'effondre très facilement, les interactions positives étant les premières sacrifiées sur l'autel de l'efficacité. Piège n°3 : le mythe de la synchronie naturelle


Beaucoup de couples croient implicitement que s'ils s'aiment vraiment, ils devraient traverser cette période naturellement en harmonie. Cette croyance est non seulement fausse, mais particulièrement novice : elle génère de la culpabilité quand les tensions apparaissent, et elle décourage à chercher de l'aide. La difficulté n'est pas le signe que vous n'êtes finalement pas fait l'un pour l'autre ! C'est le signe que vous traversez simplement une étape qui demande plus que ce que vous avez à disposition en ce moment. VI. Ce qui aide concrètement : les leviers de la résilience conjugale


Maintenir des rituels de couple


Les recherches en psychologie relationnelle soulignent l'importance des rituels de connexion. Ce sont des moments réguliers, même brefs, qui signalent à l'autre : "tu existes au-delà de ton rôle de parent". Ce peut être un café partagé après que le bébé se soit endormi, une question rituelle chaque fois, un regard qui dure quelques secondes de plus que nécessaire... Ces micro-moments ne compensent pas l'absence de vraies conversations, de complicité ou d'intimité, mais ils viennent entretenir le lien de connexion qui permet de ne pas se perdre complètement. Nommer ce que l'on vit, avant de reprocher Le couple qui traverse bien la période du post-partum n'est pas forcément celui qui ne se dispute jamais. C'est celui qui a appris à commencer ses échanges par l'expression d'une émotion plutôt que par une accusation. C'est la différence entre "tu n'es jamais" et "je me sens seul.e, j'aurais besoin de ta présence". Ce n'est pas de la pure théorie. Essayez, vous verrez. Cela vient changer radicalement la trajectoire de l'échange. En thérapie de couple, je m'appuie notamment sur certains principes proches de la Communication Non Violente (CNV) - observation des faits, identification des émotions, clarification des besoins, formulation d'une demande. Même si la base de preuve spécifique à la CNV reste encore limitée, ces repères peuvent constituer un cadre utile pour sortir de la logique accusation/défense et favoriser des échanges plus ajustés. Accepter la désynchronisation temporaire


Il est normal que dans cette transition, les deux partenaires ne soient pas au même endroit au même moment. L'un peut être en plein élan maternel ou paternel, tandis que l'autre peut se sentir perdu.e, dépassé.e ou au contraire très ancré.e dans ses nouvelles responsabilités. Accepter que ces trajectoires soient différentes sans les vivre comme une trahison est une compétence relationnelle cruciale. Ce que j'utilise souvent en consultation, c'est l'image de la mer : quand on entre dans l'eau, on soulève du sable, on trouble la visibilité. Ce n'est pas en s'agitant davantage que l'on voit mieux... c'est en s'arrêtant. En laissant le sable de déposer. La transition vers la parentalité, c'est aussi ça : accepter une période de trouble, et faire confiance au retour de la clarté. Consulter tôt, sans attendre la crise C'est une idée trop faussement répandue : la thérapie de couple n'est pas réservée aux couples en crise. Elle est, aussi, un espace de prévention, d'outillage, de recalibration. Consulter tôt (idéalement dès les premiers signaux de distance ou d'incompréhension) permet d'éviter que les tensions de s'accumuler et de traverser cette transition avec des ressources actives, plutôt qu'en mode survie. Quand faut-il consulter ? Si vous vous reconnaissez dans ce que vous venez de lire, il est recommandé de consulter un.e professionnel.le :

  • vous vous sentez plus colocataires que partenaires depuis plusieurs semaines,

  • les conflits reviennent de façon cyclique et non résolue,

  • l'un des deux partenaires présentent des signes de dépression post-partum (irritabilité, tristesse, retrait, sentiment d'incompétence - ces signes concernent aussi les pères et co-parents),

  • la vie intime est absente depuis plusieurs mois et génère de la tension et de la distance,

  • vous avez le sentiment de ne plus vous reconnaître, individuellement ou dans la relation.


Ces signaux ne sont pas des indicateurs d'échec. Ce sont des invitations à prendre soin de vous et de votre relation.

La transition du couple conjugal au couple parental est l'une des grandes transformations de l'existence. Elle est bouleversante, non linéaire, et souvent sous-estimée dans ses effets sur le lien amoureux. Mais elle est aussi une opportunité unique d'approfondir la relation, de mieux se connaître l'un et l'autre, et de construire ensemble quelque chose de plus solide que ce qui existait avant. Ce chemin demande des outils, de la conscience et parfois un regard extérieur. Si vous traversez cette période en ce moment et que vous sentez que votre couple a besoin d'un espace pour se reposer, se retrouver, se réinventer - c'est exactement ce que l'accompagnement thérapeutique peut vous offrir. __________________________________________________________


Je suis Solenn Mirarchi, thérapeute de couple et sexologue spécialisée en périnatalité. J'accompagne les femmes, les hommes et les couples à travers les bouleversements de la parentalité, via des consultations et mon programme Post-Part'UP® (à venir). 👉🏼 Découvrez mes accompagnements

 
 
 

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